Pourquoi les relations sans attache se sont autant banalisées?
Pourquoi les relations
sans attache
se sont
autant banalisées?
On a collé une nouvelle étiquette pour éviter de dire qu’on a peur d’aimer.
Ce type de relation n’est pas apparu du jour au lendemain. Ses racines remontent à la révolution sexuelle des années 60-70: l’arrivée de la pilule contraceptive, le mouvement de libération des femmes, une redéfinition profonde des normes sociales autour de la sexualité. Mais c’est véritablement dans les années 80-90 que la pratique a commencé à s’installer dans les moeurs.
Selon la sociologue Lisa Wade, ce qui est nouveau à partir des années 90, c’est l’idée qu’on devrait avoir des relations plus libérées, que c’est la bonne manière de vivre sa jeunesse, d’être libre, moderne, affranchi·e des codes anciens.
Et puis les années 2000 sont arrivées. Avec elles, internet, les premières plateformes de rencontre, et une accélération de tout.
La culture pop comme point de départ notable
Ce n’est pas un hasard si les relations sans attache ont explosé dans les années 2000. Le cinéma y a largement contribué. Les films « Sexfriend » avec Nathalie Portman et Ashton Kutcher dans les rôles principaux et « Friends with Benefits » porté par Mila Kunis et Justin Timberlake sont tout deux sortis en 2011 à quelques mois d’intervalle. Les deux films partagent la même histoire: deux personnes intelligentes, à l’aise dans leur époque, indépendantes, qui décident de coucher ensemble sans s’encombrer de sentiments.
Le casting n’est pas anodin. Des acteurs désirables, des actrices auxquelles on s’identifie. Pour les hommes, un fantasme devenu scénario de film. Pour les femmes, une manière de rendre le concept glamour, presque émancipateur, comme si passer le cap était la chose la plus naturelle et moderne au monde.
La série « les Frères Scott » a joué un rôle encore plus insidieux. Destinée aux adolescents, elle a introduit le concept d’ « amitié améliorée » dès la saison 3, à travers la relation entre Brooke et Lucas, tout deux lycéens. Les millennials qui la regardaient en étant encore au lycée ou à l’université ont grandi avec l’idée que ce type de relation était la norme, et surtout presqu’un passage obligé. Ce ne sont plus des adultes qui font ce choix en connaissance de cause. Ce sont des adolescents ou de jeunes adultes qui voient des personnages de leur âge le vivre comme une évidence.
Ce qu’on a retenu collectivement, c’est l’idée de départ, pas la conclusion. Parce qu’à chaque fois, dans les films ou la série, les personnages principaux finissent dans une relation de couple « classique ».
Et progressivement, cette idée s’est installée comme un modèle. Moderne. Désirable. Accessible. Tendance. La culture pop a fait quelque chose de très fort: elle a rendu glamour ce type de relation et a même réussi à lui trouver des noms sympathiques et cool. Ce qu’elle a moins montré, c’est comment ça s’est vraiment terminé.
Selon une enquête INED, 1,5% des jeunes français entretiennent des relations de type sexfriend. Et selon la chercheuse Rebecca Plante, dans environ deux tiers de ces relations, l’un des deux partenaires finit par développer des sentiments plus profonds que prévu.
Ce que ça cache vraiment
Ce que la culture pop n’a pas montré, c’est pourquoi les gens choisissent ce type de relation en premier lieu.
Dans la réalité, les relations sans attache apparaissent rarement par hasard. Elles surgissent souvent après une blessure, une rupture difficile, une trahison, une relation qui a émotionnellement coûté. Parfois même dès l’adolescence, quand on prend conscience pour la première fois de l’intensité de ses émotions et qu’on ne sait pas encore comment les traverser.
Alors on choisit de ne plus s’attacher. Ou plutôt, on croit choisir.
Parce que la psychologie de l’attachement, initiée par John Bowlby et enrichie par Mary Ainsworth, montre que cette distance qu’on met entre soi et l’autre n’est pas un choix rationnel. C’est un réflexe. Ce qu’on appelle l’attachement évitant : une manière de se protéger de la douleur potentielle en maintenant une distance émotionnelle, en apprenant à ne pas compter sur l’autre, en valorisant une indépendance qui cache souvent une peur profonde de l’intimité.
Cependant, ces relations ont un effet inverse sur les personnes à attachement anxieux. Une personne avec un attachement anxieux peut inconsciemment être attirée par des partenaires émotionnellement indisponibles. Ce type de relation active la peur de l’abandon et renforce le sentiment d’insécurité. Les personnes anxieuses éprouvent un profond stress dès qu’elles perçoivent une distance émotionnelle et dans une relation sans attache, cette distance est la règle implicite. Ce qui est censé être léger devient alors une source de souffrance constante.
En résumé, ce que l’on croit être une liberté est une protection déguisée.
Le problème: les sentiments ne se négocient pas
L’idée des relations sans attache repose sur un postulat séduisant: on peut séparer le plan physique du plan émotionnel. Décider de ne pas ressentir. Rester léger par choix.
Sauf que les recherches montrent que ce n’est pas aussi simple. Ce qu’on appelle le « catching feelings », tomber dans quelque chose qu’on avait pourtant décider d’éviter, arrive bien plus souvent qu’on ne le croit.
Et c’est là que ça devient plus douloureux. Pas parce que la relation sans attache est mauvaise en soi. Mais parce qu’on croyait s’être mis à l’abri, et on se retrouve exactement face à ce qu’on voulait fuir. Pour l’anxieux : la vulnérabilité, le doute, la peur de ne pas être suffisant·e ou au contraire, pour l’évitant: la peur d’être étouffé·e, de perdre sa liberté, d’être trop vu·e, de ne pas être à la hauteur. Ces relations ne nous protègent pas de nos blessures. Elles peuvent nous y ramener par la petite porte.
Ça peut fonctionner. Mais pas sans règles.
Il serait réducteur de dire que les relations sans attache ne fonctionnent jamais. Elles peuvent fonctionner. Pour certaines personnes, à certains moments de leur vie, elles représentent un espace de légèreté réel et assumé.
Mais ce qui fait la différence entre une relation sans attache qui se passe bien et une qui laisse des traces, c’est rarement la forme. C’est ce qu’on y met ou ce qu’on refuse d’y voir.
Parce qu’une relation sans attache reste une relation. Avec une autre personne. Qui a ses propres émotions, ses propres attentes implicites, ses propres zones de fragilité. Le fait qu’il n’y ait pas d’étiquettes ne supprime pas le besoin de respect, de clarté, d’honnêteté et un minimum de communication.
On peut décider de ne pas s’engager. On ne peut pas décider de ne pas avoir d’impact sur l’autre.
Ce qu’on cherche vraiment
Ce qui revient souvent dans ces relations, c’est une ambivalence que personne ne veut nommer.
La personne qui semble la plus attachée à sa liberté, celle qui a posé les règles, peut aussi être celle qui envoie les signaux les plus contradictoires (même malgré elle). Elle veut savoir si l’autre voit quelqu’un d’autre. Elle se justifie sans qu’on lui demande. Elle réagit quand l’autre s’éloigne. Mais elle ne clarifie pas. Parce que clarifier, ce serait admettre qu’il y a quelque chose à clarifier.
Et l’autre, de son coté, commence à se poser des questions. Sans oser les poser directement de peur de remettre en cause cette « non-relation ». Alors, on interprète, on analyse, on espère, alors que la relation est censée être simple. Ce que ça révèle souvent, c’est moins de l’amour que de l’égo. Le besoin que l’autre reste disponible, même quand on ne veut pas s’engager.
C’est précisément pour ça que ces relations, censées simplifier les choses, finissent souvent par les complexifier d’avantage. Et c’est pour ça qu’il est essentiel de poser des règles claires dès le départ, pas pour transformer la relation en contrat, mais pour respecter l’autre et se respecter soi-même. Parce qu’une relation sans attache n’est pas une relation sans humanité.
Ce qu’on oublie trop souvent, c’est que les personnes impliquées ne sont pas dépourvues d’émotions. Elles en ont. Elles les gèrent comme elles peuvent, dans un monde qui valorise de plus en plus l’individualisme et de moins en moins la vulnérabilité. Les réseaux sociaux y ont leur part, en nous habituant à des interactions rapides, superficielles, où l’autre devient presque un contenu qu’on consomme. On a progressivement accordé moins de place à l’humain. Et ça se ressent jusque dans la manière dont on entre en relation.
La tendance commence doucement à s’inverser. Mais ça prend du temps.
Alors, pourquoi ces relations se sont-elles autant banalisées?
Parce qu’elles répondent à quelque chose de réel. La peur de souffrir à nouveau. La fatigue de s’investir dans quelque chose qui peut s’arrêter du jour au lendemain. L’envie de garder le contrôle dans un monde où les relations semblent de plus en plus imprévisibles.
Elles se sont banalisées parce qu’elles ressemblent à de la liberté. Et que la liberté, dans notre époque, est une valeur qu’on ne questionne plus. Mais quelque chose est en train de changer. On observe depuis quelques années un mouvement de fond dans nos sociétés : un retour aux fondamentaux. Dans nos assiettes, dans nos modes de vie, dans nos manières de consommer. Comme si après des décennies d’excès et d’accélération, on cherchait à revenir à l’essentiel. Nos relations amoureuses ne semblent pas échapper à cette tendance.
La culture pop semble elle-même l’avoir compris. La série « Off Campus » sortie cette année est devenue en quelques jours un phénomène mondial. Elle propose exactement le contrepied de ce qu’on a glorifié pendant plus de vingt ans. Loin des relations torturées des teen dramas des années 90 et 2000, elle met en scène des personnages qui communiquent, qui respectent les limites, qui construisent quelque chose de réel. Et le public a répondu massivement.
Peut être que nos relations amoureuses suivent le même chemin. Peut être que la génération qui a normalisé les sexfriends est aussi celle qui, en secret, aspire à quelque chose de plus profond, de plus authentique. Pas une relation traditionnelle au sens figé du terme. Mais une relation vraie. Où l’on se choisit. Où l’on s’engage. Où l’on n’a pas peur de nommer ce qu’on ressent.
Parce que finalement à force de vouloir trop simplifier, on a peut être tout complexifié.