Est-ce qu’on est encore capable d’aimer sans comparer?
Est-ce qu’on
est encore
capable
d’aimer sans comparer?
On n’a jamais eu autant de choix. Et pourtant…
Les applications de rencontre et les réseaux sociaux ont rendu les possibilités de lien infinies. Jamais il n’a été aussi simple de rencontrer quelqu’un. En quelques swipes, on peut croiser des dizaines de personnes en une soirée depuis son canapé. On peut consulter le profil de quelqu’un, évaluer ses photos, lire une bio de trois lignes et décider en quelques secondes si cette personne mérite qu’on s’y attarde.
Et malgré ça, la manière dont se construisent les relations est devenue plus fragile. Comme si l’abondance de choix rendait plus difficile de vraiment vivre ce qui est là. Comme si avoir accès à tout le monde rendait plus difficile d’être pleinement avec quelqu’un.
L’autre comme option parmi d’autres
Sur les applications de rencontre, une personne apparait dans une série de profils. Elle est présentée comme une possibilité parmi d’autres. Et presque mécaniquement, une comparaison s’installe.
On ne rencontre plus quelqu’un, on le sélectionne.
Ce glissement subtile a profondément changé la manière dont on entre dans un lien. Parce qu’on ne prend plus vraiment le temps de découvrir une personne, de s’y intéresser, d’apprendre à la connaître. On vérifie d’abord si elle coche les bonnes cases.
C’est d’ailleurs ce qui illustre l’obsession actuelle pour les green flags et les red flags. On cherche à classer, à hiérarchiser, à décider rapidement si un comportement est acceptable ou non. Comme si on pouvait réduire la complexité d’un être humain à une liste de signaux. Sauf qu’un red flag pour l’un·e peut être un green flag pour l’autre. Ce qui dérange chez quelqu’un peut être exactement ce qui touche quelqu’un d’autre.
Plus connectés, plus seuls
Il y a un paradoxe au coeur de cette nouvelle vie sociale : jamais on n’a été aussi connectés. Et jamais on n’a autant parlé de solitude.
Les chiffres sont troublants.
En France, le sentiment de solitude touche un français sur quatre et atteint un pic chez les jeunes actifs de 25 à 39 ans : plus d’un sur trois se sent particulièrement seul, soit deux fois plus que les 60-69 ans.
Ce sentiment ne cesse de progresser : il est passé de 25% en 2018 à 31% en 2024 selon le baromètre IFOP sur la solitude.
Du côté de la Gen Z, selon le Generation Report 2024 d’Ipsos, 56% des 12-28 ans en France ressentent un sentiment de stress et de solitude.
Ce sont les générations le plus connectées de l’histoire. Et parmi les plus seules.
On peut être en contact avec tout le monde et ne se sentir vraiment proche de personne. On échange des messages, on like, on réagit. Mais on communique rarement de manière authentique. On accumule des échanges. Mais les vrais liens se font rares.
Et à force de multiplier les interactions superficielles, on peut finir par ressentir plus intensément ce qui nous manque. La quantité de contacts ne comble pas le besoin de profondeur. Elle peut même, parfois, le creuser d’avantage.
Quand les réseaux sociaux empêchent de tourner la page
Les réseaux ont aussi profondément changé la manière dont on vit la fin d’une relation.
Avant, une rupture avait une forme de clarté brutale mais nette. La relation se terminait, et avec elle, l’accès à la vie de l’autre. On ne savait pas ce qu’il ou elle faisait le samedi soir. On ne voyait pas ses vacances, ses sorties, ses sourires. Le deuil était douloureux, mais il pouvait se faire.
Aujourd’hui, l’autre reste visible. Une story, une photo, un like au mauvais moment et tout remonte. On épie sans vraiment le décider, parfois même sans s’en rendre compte. On se construit une image de sa vie à travers ce qu’il ou elle choisit de montrer. Et ce qu’on voit, les sourires, les sorties, l’apparente légèreté finissent par convaincre que l’autre va bien, qu’il ou elle est passé·e à autre chose, qu’on est seul·e à encore souffrir.
Sauf que ce qu’on voit n’est pas la réalité. C’est une version construite, choisie, filtrée. Une personne peut paraître parfaitement épanouie sur un écran et pleurer son ex chaque soir dans le silence de son appartement.
Et même quand l’autre va vraiment bien, parce que ça arrive aussi, ce n’est pas une défaite. Chacun traverse une rupture à son propre rythme.
La rupture à l’ère des réseaux sociaux, c’est devoir faire son deuil d’une relation tout en continuant d’en recevoir des fragments. C’est une forme de douleur nouvelle, pour laquelle on n’a pas encore vraiment de mot.
Et il y a quelque chose de paradoxal dans tout ça. On publie sa photo de vacances, son plat du soir, les petits riens du quotidien, des choses qui, si quelqu’un nous regardait les vivre en vrai, nous semblerait presque intrusives. Mais dire « je t’aime », exprimer une peur, s’engager dans quelque chose de réel, ça ça fait peur. On a appris à rendre public ce qui relevait autrefois de l’anecdote, et à garder secret ce qui compte vraiment.
Les réseaux sociaux ont créé une nouvelle forme d’exposition: celle du quotidien banal, socialement admise et même encouragée. Mais ils ont aussi installé une nouvelle forme de retrait: celui des sentiments, de l’engagement, de la vulnérabilité réelle. Parce qu’une photo de nourriture ne peut pas être rejetée. Un « je t’aime », si.
Alors on analyse. On cherche des indices, on scrute des stories, on interprète des likes pour essayer de deviner ce que l’autre pense ou ressent. Alors qu’on a à notre disposition des milliers de moyens de communiquer et qu’on délaisse le seul qui soit vraiment fiable: parler directement à l’autre. Simplement. Sans filtre.
Le paradoxe du choix appliqué à l’amour
Le psychologue Barry Schwartz a montré dans ses travaux sur la prise de décision que plus on a de choix, plus l’anxiété augmente et plus la satisfaction diminue. Choisir, c’est renoncer. Et plus les options sont nombreuses, plus le renoncement devient douloureux, au point que certaines personnes préfèrent ne pas choisir du tout plutôt que de risquer de faire le mauvais choix.
Ce qui est vrai pour un menu ou un abonnement l’est aussi, et peut être encore plus, pour une relation amoureuse.
Rester avec quelqu’un est souvent perçu comme un acte de renoncement, renoncer à explorer toutes les autres possibilités. Mais c’est aussi, et surtout un choix. Celui de choisir encore et encore cette personne jour après jour. Et dans un monde qui glorifie l’optimisation permanente, cet acte-là devient presque contre-culturel.
La question qui s’installe, souvent de manière inconsciente, n’est plus « est-ce que cette personne me correspond? » mais « est-ce que cette personne est la meilleure option disponible? » Et cette question-là n’a pas de réponse satisfaisante. Parce qu’il y aura toujours quelque part une autre option visible auréolée de l’attrait de la nouveauté et de tout ce qu’elle ne nous a pas encore montré d’elle.
Le fantasme de l’assemblage parfait
Il y a quelque chose d’encore plus insidieux que la comparaison directe: l’addition mentale.
On prend une qualité ici, une autre là. On construit intérieurement une sorte de personne idéale composée des meilleurs morceaux de plusieurs. Et la personne réelle en face ne peut pas gagner contre cette projection idéalisée.
Parce qu’une personne réelle n’est pas une somme de qualités isolées. Elle est un ensemble cohérent. Ce qui fait qu’elle est drôle est peut-être lié à ce qui l’a rend parfois maladroite. Ce qui l’a rend intense est peut-être la même chose qui la rend parfois envahissante. On ne peut pas prendre une qualité sans accepter ce qui vient avec.
Et c’est précisément cette cohérence, cette complexité, qui rend une relation vivante.
La génération de l’entre-deux
Il y a une génération pour qui tout cela est particulièrement complexe: celle qui a connu les deux mondes.
Les millennials, nés dans les années 80-90, ont grandi sans réseaux sociaux, sans smartphones, sans application de rencontre. Ils ont connu les premières relations construites autrement: par le regard, par le hasard, par la lenteur. Puis, ils ont basculé dans ce nouveau monde, sans mode d’emploi.
Ce double héritage crée une tension intérieure difficile à nommer. On porte une mémoire de ce que le lien pouvait être, et on navigue dans un contexte qui fonctionne selon des règles complètement différentes. Ni vraiment à l’aise avec les codes d’aujourd’hui, ni capables de revenir en arrière.
Ce n’est pas un hasard si, dans cette génération, on voit coexister deux réalités très distinctes: d’un côté des personnes bien installées dans des relations stables, construites souvent avant la grande bascule numérique. De l’autre, des personnes célibataires qui cherchent, qui swipent, qui rencontrent et qui ont parfois l’impression d’être en décalage permanent avec ce que l’amour est censé être aujourd’hui. Comme si les règles du jeu avaient changé en cours de partie, sans que personne ne les ait prévenues.
Ce que j’ai observé ailleurs
A Bali, j’ai vécu quelque chose de différent dans la manière dont les gens entrent en lien. Une forme de présence plus tranquille et plus authentique. Moins de calcul, moins d’évaluation permanente. Le lien se construit dans une sorte d’évidence simple, ancrée dans l’instant, sans être constamment ramené à ce qui aurait pu être autrement. Les gens osent être eux mêmes et exprimer ce qu’ils ressentent sans artifices et c’est ce qui rend les relations profondément riches et belles.
Ce n’est pas une idéalisation. Bali a ses propres complexités relationnelles, ses propres codes. Mais ce contraste m’a fait prendre conscience de quelque chose: combien notre manière d’aimer en Occident est saturée de comparaison, souvent sans qu’on s’en rende vraiment compte. Combien on a intégré cette logique d’évaluation au point qu’elle est devenue le fond sonore de nos relations, même quand on ne le cherche pas.
Cette expérience m’a aussi permis de faire le point sur mes propres relations. De comprendre, peut-être tardivement, ce que je voulais vraiment. J’ai réalisé que je me cachais parfois derrière certains artifices et une certaine distance que je croyais choisie alors qu’en réalité, je me conformais à ces nouveaux modes de fonctionnement et que je tenais parfois à certaines personnes bien plus que je ne voulais l’admettre.
Je ressors grandie de cette expérience et je sais au moins une chose : j’ai appris à prendre à nouveau le risque d’être pleinement transparente et vulnérable et ce, même si les chemins ne se croisent pas toujours au même moment. Je préfère prendre le risque de souffrir à un instant T plutôt que de prendre le risque de regretter plus tard mon manque d’honnêteté envers moi même et envers l’autre.
Alors, est-ce qu’on est encore capable d’aimer sans comparer?
Je crois que oui. Mais ça ne se fait pas par défaut. Ça demande de remarquer quand la comparaison s’installe, dans la relation, dans la tête, dans le regard qu’on pose sur ce qui est là.
Ce n’est pas de la naïveté. C’est une forme de lucidité sur ce que le lien demande vraiment pour exister.
La vraie question n’est peut-être pas de savoir si on trouvera la bonne personne mais si on est encore capable de lui faire une place sans la comparer en permanence à toutes celles qu’on n’a pas choisies.
Et peut-être que la première étape, c’est simplement de remarquer à quel point on compare. Sans se juger. Juste pour voir.