Faut-il s’aimer soi-même avant d’aimer quelqu’un ?
Faut-il s’aimer soi-même avant d’aimer quelqu’un ?
C’est devenu le questionnement à la mode après une rupture…
Cette idée, on la retrouve partout, dans les livres de développement personnel, les podcasts, ou les conversations entre amis après une rupture.
On répète souvent qu’il faudrait d’abord s’aimer soi-même pour pouvoir aimer quelqu’un d’autre. Et je me rends compte que cette phrase, je l’ai moi même reprise, parfois sans vraiment la questionner.
Elle est devenue une sorte d’évidence moderne, une règle implicite, presque une condition d’entrée dans toute relation amoureuse saine. Et pourtant, plus j’écoute des histoires de vie, plus j’observe les relations autour de moi, plus cette affirmation mérite d’être nuancée.
Parce que dans la réalité, les gens aiment avec leurs doutes, leurs blessures, leurs zones d’ombre. Et certaines de ces histoires existent, se construisent, et tiennent dans le temps.
Alors une question se pose : et si ce n’était pas aussi simple que ça ?
Oui, un minimum d’estime de soi compte dans une relation
Il serait faux de dire que l’amour de soi n’a aucune importance ou aucun impact.
Lorsqu’une personne a une estime d’elle même fragile, certaines dynamiques peuvent apparaitre dans la relation: interprétation d’un silence comme un rejet, minimiser l’intérêt de l’autre, douter systématiquement de sa place, et même avoir peur d’être remplaçable. Alors qu’en réalité, il ne s’agit pas forcément d’un désintérêt : ce sont souvent nos insécurités et notre manque d’assurance qui interprètent la situation à notre place.
Ces mécanismes sont bien documentés en psychologie cognitive, notamment par Aaron T. Beck, psychiatre américain et fondateur de la thérapie cognitive.
Dans ces cas-là, le manque de confiance en soi peut effectivement fragiliser le lien, non pas parce que l’amour n’est pas là, mais parce qu’il devient difficile à recevoir pleinement. Les peurs prennent alors beaucoup de place, parfois une véritable angoisse, presque une forme de terreur intérieure de ne pas être à la hauteur, de ne pas être assez bien ou de ne pas être choisi durablement. Et dans cet état-là, ce n’est plus la réalité du lien qui est perçue clairement, mais ce que ces peurs projettent dessus.
Mais s’aimer pleinement est une condition irréaliste
L’idée selon laquelle il faudrait être totalement guéri·e, totalement aligné·e, totalement en paix avec soi-même avant d’être en mesure d’aimer quelqu’un pose un problème: elle ne correspond à personne.
Même les personnes émotionnellement stables doutent parfois d’elles-mêmes, traversent des phases d’insécurité, ont des blessures anciennes qui se réactivent, vivent des périodes de fragilité.
Si cette condition était vraiment absolue, alors personne ne serait prêt à aimer.
Et pourtant, de nombreuses relations amoureuses durables existent.
On n’aime pas malgré nos blessures… on aime avec elles
Les recherches sur l’attachement, initiées par John Bowlby puis prolongées par Mary Ainsworth montrent que nos manières d’aimer à l’âge adulte s’enracinent dans nos premières expériences relationnelles. Cindy Hazan et Philip Shaver ont ensuite montré, dans les années 1980, que ces schémas tendent à se rejouer dans nos liens amoureux.
Cela signifie une chose importante : nous arrivons dans une relation avec une histoire, des expériences passées et des réflexes affectifs déjà construits qui influencent notre manière d’aimer.
Mais cela ne veut pas dire que nous sommes condamné·e·s.
Une relation peut aussi devenir un espace où les schémas sont visibles, compris, et parfois apaisés.
Par exemple, une personne très anxieuse peut apprendre progressivement à se sentir en sécurité si elle est avec quelqu’un de cohérent et rassurant ou encore une personne qui doute constamment de sa valeur peut, dans un lien stable, commencer à expérimenter une autre image d’elle-même.
Ce n’est pas magique. Ce n’est pas instantané. Mais le lien peut devenir un terrain d’expérience émotionnelle différent.
Le danger de l’injonction à être prêt·e
L’idée qu’il faudrait être totalement réparé·e avant d’aimer peut aussi avoir un effet négatif.
Elle peut amener à repousser indéfiniment les relations, se dire « je ne suis pas encore assez bien », transformer le travail sur soi en condition d’accès à l’amour et parfois même à éviter le lien affectif par peur de ne pas être à la hauteur. Et cette peur peut surtout freiner le moment où l’on se décide enfin à entrer pleinement dans une relation, comme si le bon timing n’arrivait jamais, et que se sentir « assez bien » devenait une course sans fin vers la perfection intérieure.
J’ai entendu des personnes dire : « Je préfère attendre d’aller mieux avant de rencontrer quelqu’un ».
Mais cette attente peut parfois devenir infinie, parce que la perfection émotionnelle n’existe pas.
Et si l’amour n’était ni une réparation, ni une perfection à atteindre, mais un espace où l’on grandit à deux ?
Il existe deux extrêmes dans notre manière de penser les relations :
D’un côté, l’idée que l’on doit être parfaitement guéri·e avant d’aimer. De l’autre, l’idée que l’amour va tout réparer.
Mais pour moi, la réalité se situe ailleurs.
Une relation n’est pas un lieu où l’on arrive parfait·e (la perfection c’est chiant en plus paraît-il), ni un endroit où l’on vient se réparer. Elle se vit dans l’imperfection du présent, avec ce que chacun·e est, ici et maintenant, dans toute sa complexité et son authenticité.
Les recherches en neurosciences sociales de Coan, Schaefer et Davidson (2006) s’appuient sur une expérience très concrète: des personnes ont été placées dans une situation légèrement stressante, soit seules, soit en tenant la main d’un inconnu, soit en tenant la main de leur partenaire. Les chercheurs ont alors observé les réactions cérébrales face à cette menace. Le résultat a été sans appel, la présence du partenaire réduit nettement les réponses liées au stress. En d’autres termes, le simple fait d’être en lien avec quelqu’un perçu comme sécurisant change la manière dont le corps réagit à l’anxiété.
Cela ne veut pas dire que l’autre nous « répare », mais que la relation influence directement notre manière de vivre le stress et les émotions.
Un équilibre plus réaliste
Peut être que la question n’est pas :
Suis-je suffisamment guéri·e pour aimer ?
Mais plutôt :
Suis-je suffisamment conscient·e de ce que je vis pour ne pas laisser mes blessures prendre le contrôle du lien à ma place?
Aimer n’est pas une récompense
Personne n’a besoin d’être parfaitement prêt·e pour aimer.
Bien sûr, travailler sur soi permet de mieux se connaitre, de mieux saisir ses réactions, de s’affirmer et d’éviter de se perdre dans l’autre ou de réagir de manière défensive par exemple. Mais surtout, cela peut donner de meilleures chances à une relation. Sans pour autant devenir un prérequis ni un élément sur lequel tout reposerait.
Il n’existe pas de moment où l’on serait enfin totalement prêt·e à aimer.
Attendre ce moment peut aussi nous faire passer à côté de rencontres qui auraient pu compter, simplement par peur de souffrir ou de ne pas être à la hauteur. Et souvent, cette peur nous fait surtout imaginer le pire, plutôt que de laisser une chance à ce qui peut se vivre.
Peut-être qu’il faudrait aussi apprendre à laisser une place au meilleur scénario possible, même s’il comporte une part de vulnérabilité. Et si une histoire nous fait souffrir après coup, c’est peut être aussi parce qu’elle a compté, parce qu’elle a été capable de nous faire vivre quelque chose de profondément bon.
La vraie question n’est peut-être pas suis-je prêt·e mais suis-je vraiment conscient·e de ce que je vis pour ne pas laisser mes blessures décider à ma place ?